On est toujours au bout de sa vie, sur sa lisière, qui, tant qu'on respire, recule, comme un horizon, tiré par des futurs imaginaires, des espoirs qui nous ferrent. Mais souvent, avec le temps, ces leurres s'étiolent ou dépérissent. C'est un peu notre cas collectif. Nous nous tenons sur la falaise, au bord d'un à-pic historique, pleins de frissons eschatologiques que nous avions oubliés. Le retour du Millénarisme avec ces catastrophes écologiques qui nous pendent au nez.

Je me suis épanoui dans les ressacs de 68, sur la marée des trente glorieuses, investi de rêveries furieuses comme nous tous, le progrès, dans tous les sens du rêve. Et puis tout ça, sans qu'on s'en aperçoive, a perdu de son jus au fil des années. Nous nous sommes illusionnés, ô combien, et nous n'avons pas vu ce qui nous aveuglait. Aujourd'hui nous sommes à bout d'espoir, pour partie. Ce qui fait que nous ne supportons plus ce que nous avons volontairement ignoré, une génération de prédateurs convaincus de leur nécessité, une arrogance surdéveloppée, une planète surexploitée, des paupérisations virales.

Des fins du monde imaginées, la communauté des hommes en a connues au fil des années. Toutes les religions du Livre se sont construites sur cette idée que la fin des temps approchait, qu'elle était pour demain avec sa Parousie, et qu'il fallait d'urgence, avant la grande lessive, s'être lavé de blanc, être dans le bon camp. Le succès du christianisme ne s'explique pas autrement. Ce qui n'est pas forcément pour rassurer.

Ce qu'il y a de commun à tous les candidats à ces élections présidentielles très particulières qui nous attendent, c'est le changement de paradigme soit induit soit annoncé. Quand on regarde les 5 principaux candidats qui se proposent, aucun ne prend la part du Père. Il y a un oncle irrévérencieux et pédagogue qui veut renverser la table, un petit frère laborieux qui a plein d'idées mais quelque mal à trancher avec sa famille, un fils, christique, qui veut recentrer les débats autour de lui, un beau-frère austère, prétendant perpétuer le père, le préféré des vieilles tantes mais qu'on a découvert la main dans le pot de confiture, et une marâtre enfin qui fait sa tambouille de nos ressentiments et s'applique à tartiner ses furoncles de fond de teint démocratique.

Et, vous avez remarqué ? aucun de ces joyeux postulants n'ose claironner le mot « changement » mais tout le monde y pense.

Autour de ça, à gauche, à droite, tous ceux qui défilent ressassant leur mantra « trahison abandon exclusion on a touché le fond » avec un effet tonneau dans les réseaux sociaux. Est-ce la fin des temps pour autant ?

Changer de paradigme, changer de paradis ? Qui aura la naïveté de penser que ce que les « affaires » révèlent serait nouveau ? si c'est de la fin d'un monde d'impunité qu'il s'agit, avec son cortège de népotisme et des oligarchies qu'il sert, on devrait s'en réjouir, non ? de ce qu'on puisse enfin soulever le couvercle et découvrir les peu ragoutantes mixtures qui s'y mitonnent ? que les dés(mocratiques) de la Vème république soient depuis longtemps pipés, qui va s'en étonner ? de la montée en puissance du travail de terrain, des associations et des SCOP, qui s'en plaindra ? Certes les attentats, le Brexit, Daesh, Trump, la famine en Afrique, l'activisme de Poutine, les dégringolades américo-latines, les flics qui débordent, les cagoulés en horde etc etc ce grouillement inquiète. Certes ce que nous sentons de nous français nous mine: de moins en moins puissants, de plus en plus frileux. Certes, financièrement, chacun de nous patine, du moins ceux qui m'entourent. Certes la planète râle, les cieux sanglotent, les eaux et le vent s'insurgent. La terre aussi s'appauvrit.

Est-ce qu'il n'y a pas un lien ?

A regarder de loin, nos débats électoraux paraissent bien mesquins et cependant, dans ces colères parfois putrides qui s'expriment, imaginer que ce n'est pas seulement nos voix qu'on entend. Qu'entre les « imbécil's heureux qui sont nés quelques part », absurdement cramponnés à un passé largement fantasmé, les « damnés de la terre » qui n'en peuvent plus de se faire manger le progrès, et les activistes sociaux et écolos qui ne cessent d'écoper, sans parler des paumés qui cherchent un avenir la lanterne à la main, est-ce que tout ça ne repose pas sur un même mouvement, est-ce qu'au travers des contextes éminemment différents dans lesquels chacun hurle, ce n'est pas une même voix qu'on entend ?

Et qui appelle, non pas à la fin du monde mais la fin d'Un monde, arrivé au bout de ses logiques de prédation ?

Un monde qui étouffe sans savoir comment crier, qui s'isole dans son ressentiment, qui ne sait pas que sa colère outrepasse largement ses propres frontières. Un grand flip collectif désordonné dont certains essaient de profiter y compris les faux prophètes, les semeurs de haine et de désespoir, qui désormais pullulent, l'outrance régnant, dans un larsen assourdissant qui nous vrille les tympans, amplifié démesurément par le tamtam numérique. Tous les miasmes qui, jusqu'à peu, restaient confinés dans nos environnement proches et ne fleurissaient que dans les urnes et sur les pavés, se mettent, par la magie d'internet, à circuler partout, sans recul, sans nuance, dans une sorte de transe. De quoi devenir fou.

Et les petites voix se perdent, celles qui ont de l'importance, oubliées dans la danse.

PP