Depuis plus d'un mois, une tribu d'indiens s'est installée près de chez moi. Chassés d'une de ces réserves qu'ils s'étaient inventées au mépris de tout traité mais avec l'autorisation implicite et tacite du laisser-aller, ils ont planté leurs tipis au centre de la ville, à l'ombre conjuguée du CDN et du ciné. Et ils y vivent leur petite bonne femme de vie, hommes femmes et mouflets, sans pudeur ni excès, cramponnés à leur survie basée sur cette énergie : la force d'inertie et avec le soutien d'un groupe d'habitants déterminés. Certes ces indiens-là n'ont pas le côté folklorique et clinquant de ceux qui paradent dans les ranchs près d'Eurodisney. Certes, leur campement manque un peu d'élégance. Ils ne portent pas de plumes ni d'armes traditionnelles, entassent leurs vêtements pour lutter contre le froid dans leurs tentes quechua, et quand une bonne âme, toute pétrie de pitié et de bonnes intentions vient s'enquérir de leurs conditions de vie, ils ne manquent jamais au bout du temps de palabre nécessaire, de réclamer de l'argent. Car ils tiennent ceci de la lointaine Inde dont ils sont supposés être originaires, que la mendicité est pour eux un métier.

Pour tout dire, le campement, sur la belle place Jean-Jaurès de Montreuil, fait assez dégueulasse. Ils ont squatté la ville et y semblent à leur aise, même si les conditions y sont pourtant durailles. C'est une parenthèse, une lutte, une façon de mettre les pouvoirs publics devant leurs responsabilités. Le comité de soutien est sur les dents. Le résultat est que nous qui les côtoyons, jour après jour, avons une vue directe sur leur quotidien qui se déroule ouvertement, bien loin de nos traintrains. Chaque fois que j'y passe, en scooter le plus souvent, je prends une bouffée d'étrangeté comme si un bout de Roumanie ou de Calcutta venait de débarquer. Et je sens bien que ça me tiraille, cette totale et impudique indifférence à nos codes et nos modes. Et que ce qui les mène n'est pas du tout ce qui me mène et à quoi j'ai souscrit bon gré mal gré, moi qui pourtant me juge différent, ce contrat civilisationnel qui fait notre société. Et je me demande s'il n'y a pas une bonne part de condescendance dans la façon dont nous prenons l'inconfort de leurs vies et quand, telles des ONG, nous cherchons à les aider à entrer dans la cité, si ce n'est pas une façon de leur crier : arrêtez d'être différents ! une façon de les inciter à rentrer dans le rang. Parce que leurs valeurs sont autres, indubitablement, et c'est un peu agaçant. Eternel combat du sédentaire contre le nomade, Caïn contre Abel. Même les gitans sédentarisés de la ville, installés depuis des générations, ne les supportent pas.

Et j'entends cependant ce que m'a dit Bielka, musicienne et chanteuse qui a travaillé avec leurs enfants et appris une part de leur répertoire, que les Roms sont le seul peuple qui ne s'est jamais approprié une terre et n'a jamais déclaré la guerre. Et je me souviens de ceux qui, à Mostar, dans cette ville toute pétrie encore d'affrontements fratricides, ont soudain soudé tout le monde autour de vieux airs yougoslaves qu'ils jouaient pourtant fort mal, les seuls à porter encore le rêve de ce pays mort. Et n'est-ce pas une part de la fonction de l'art ? Nous qui nous disons saltimbanques, n'étions-nous pas aux origines uniquement nomades ?

Les voyageurs nous interrogent et nous avons perdu les réponses aux questions qu'ils nous posent. Dans notre Europe qui se hérisse sur ses territoires et ses identités, qui jauge l'étranger avec suspicion, bardée de ses propriétés dont elle a fait un culte délétère mais incontournable, nous ne savons tout bêtement plus recevoir l'autre, l'étranger, sans lui demander de justification ni lui enjoindre de s'intégrer. Dans certaines familles traditionnelles, il y avait dans les repas familiaux toujours une assiette en plus : la « part du voyageur » –on disait aussi : la « part du pauvre » dans les familles bien pensantes- et la république avait intégré cette nécessité d'accueillir en imposant aux communes des terrains « pour les gens du voyages », terrains souvent en but à la prédation, l'appropriation éhontée, ou la relégation près des décharges.

Aujourd'hui le nomadisme est tendance, à condition qu'il soit friqué. Une part de notre âme doucettement s'éteint et ils en sont la braise, qu'on expulse, stigmatise ou brandit , selon nos convictions et a priori…

Une braise incroyablement résiliente.

Et, je le soupçonne, indifférente.

PP

PS: Un climat si varié qu'on en perd son polaire. A peine on a chaussé ses skis qu'il faut remettre son burkini.... A noter le début de Rue Libre, manifestation des arts de la rue cette année toute dédiée à la contestation des dérives sécuritaires imposées par cet état d'urgence qui n'en finit pas de polluer nos joies. Et très bientôt, le 4 NOVEMBRE, l'édition automnale de notre Cabaréboum, à domicile, comme d'hab'.