Au matin sur la plage, pendant les marées basses, la grande langue de sable humide libérée par les eaux se voyait striée de badauds, cherchant pignons, roulant, courant, construisant des châteaux, jouant à la balle, aux billes… Occupations bien vaines et qui nous laissaient froids. Nous avions d'autres plans. Armés de pelles et de seaux, nous nous campions face à la mer, dressions des plans rapides pour être bien placés, pour qu'attaque et défense y soient équilibrés, puis, ce choix fait, nous nous lancions avec entrain et urgence dans l'édification de notre bâtiment, notre « bateau de sable ». Moitié citadelle, moitié bateau. Parce qu'il s'agissait bien de fendre les flots, de les empêcher de nous submerger tout de go, d'offrir à la rapide montée de l'adversaire-mer, à ses vagues féroces, à son cruel appétit, l'obstacle de notre détermination, le frein de notre résistance. Ce navire-forteresse, nous le voulions insubmersible,- nous faisions tout pour ça, élargissant les murailles, les montant au plus haut, creusant des douves où les assauts d'eau se casseraient les dents-, mais l'acceptions fragile. C'était même là tout son intérêt, qu'il ait besoin de nous, de tous nos soins et efforts pour tenir le coup. S'il pouvait tenir bon sans nous, où était l'intérêt ? Nous creusions comme des bagnards, en jetant des coups d'œil inquiets et impatients vers l'océan. Déjà les flots commençaient leur assaut au galop. Il fallait accélérer le tempo. Les pelletées volaient violemment, au risque parfois de fragiliser notre édifice, mais si ça nous faisait gagner 15 secondes dans ce combat perdu d'avance, ça valait le coup. Les flots se rapprochant, nous nous arrêtions soudain –plus le temps de faire mieux- pour nous positionner ensemble dans notre forteresse. Une subtile hiérarchie présidait à nos places, entre proue et poupe, bâbord et tribord, entre l'avant-garde et l'arrière-garde, avec son lot de responsabilités. Mais dans les premiers instants, il s'agissait surtout d'en profiter, de ce temps très court où l'équipage pouvait frimer sur le pont. Ça n'allait pas durer.

Elles arrivaient.

Ce frisson dans le dos lorsque la première écume se mettait à lécher nos murailles ! D'un regard nous pouvions constater si nous avions failli ou réussi, si nous tiendrions quelque temps ou si tout allait subitement s'effondrer. Mais rien n'était perdu, jamais ! un coup de pelle était toujours possible pour colmater les brèches tandis que nos seaux écopaient. Hauts les cœurs et les bras agités. Nous étions tous les sysiphes du monde poussant notre rocher, pour que l'eau n'entre pas, pour que nos pieds soient secs, pour que nous surgissions pendant quelques instants, quelques instants seulement, tel un îlot au milieu des flots. Epiques furent nos batailles, innombrables nos défaites, fabuleux nos exploits, et nous n'en fûmes jamais las.

Tralalas tralalas !

Ainsi va la chanson … des luttes contre le temps et le délitement.

Aujourd'hui, elle a un drôle de goût, l'eau.

Et le sable nous manque.




PP