Je suis allé voir « MERCI PATRON » au cinéma municipal. Une salle presque pleine. Et heureuse. Et il y a de quoi. Formidable ce film, qui fait du bien infiniment. Une fierté, une délivrance, un bonheur, le même bonheur j'imagine qu'ont dû éprouver les Canuts lorsqu'ils ont découvert Guignol interprétant leurs luttes, tapant sur les gendarmes et les patrons. C'est ce qu'il a fait Ruffin, et avec quel talent, réinventer un Guignol d'actualité, pétant la santé, pas affadi, pas sclérosé, et en plus l'histoire est vraie ! Cette jubilation de voir les encostardés, les encravatés, les pourris de pognon, se faire gentiment niquer. Un grand plaisir dans ce combat entre deux camps où tu reconnais le tien si facilement.

Quel bonheur de se sentir dans le bon camp !

Du coup, tu te dis que les luttes sociales, c'est la prolongation, tout ce que tu vois et lis, ces flics à la main si lourde face aux casseurs instrumentalisés, ces rodomontades patronales et gouvernementales, cette niaque des grévistes et des militants, ces procès, ces lazzis, ces grèves et ces piquets de blocage, ce lyrisme, tout ça en fait partie. On veut nous enfumer. On veut nous écraser. Et nous, les damnés de la terre, on a raison de les contrer. Et tu te sens bien de le penser, d'être avec les autres, tes copains, dans la foulée du CNR, de 36, de la Commune. De te dire que cette Gauche qui se prétend et qui se vautre dans les salons, dans l'entre-soi élégant des riches, fait des risettes aux patrons, et respecte les diktats financiers pour bien montrer qu'eux seuls savent gérer, est en fait la vraie droite, une droite cachée, celle qui fait avancer, qui sait endormir, comme ces ONG qui derrière leur façade de bons sentiments continuent une colonisation qui ne dit plus son nom et que dénonce virulemment Lionel Trouillot, entre autres.

Oui, c'est tentant, d'être dans le bon camp.

De te dire comme on te le laisse penser que le quinquennat Hollande c'est pire que le quinquennat Sarkozy.

Ah bon ? Tu te souviens des aigreurs monstrueuses qu'icelui t'a causé et tu te dis : quand même !

Mais c'est vrai que tu aurais bien envie de le croire tellement parfois c'est maladroit, mal foutu. Qui a écrit la loi El Khomery ? qui l'a rédigée ? Qui sont les nègres ? le MEDEF ? Et pourquoi les syndicats qui sont censés nous représenter ne sont-ils pas d'accord là-dessus ? Alors que c'est important. Il y aurait des syndicats « jaunes » et de vrais syndicats, ce serait ça ?... Des bons, des méchants, tout noirs, tout blancs… ?

Tu regardes ton pays de braillards et de snobs coincés où on ne sait plus se parler. Un pays où tout marche au lobby : Routiers, FNSEA, syndicats etc. Le premier nous pollue, insolemment, sans qu'on n'ait jamais un mot à dire pour refuser les passe-droits et le fric impressionnant que le tout-route nous coûte. Le second nous pollue aussi et se tue gentiment, adepte de tous les intrants, champions de la courte vue, de l'exaspération en serre, de la course à l'obésité surfaciaire. Le troisième, c'est mon camp. Enfin presque. Parce que je suis bien obligé de constater que son champ d'action se passe toujours dans les mêmes allées. Que ce ne sont pas Vinci, Monsanto, Macdo ou autres calamités qui se mettent en grève. Ce sont souvent, très souvent, des entreprises qui nous appartiennent un petit peu, dont l'Etat, donc nous, possède une petite ou grosse partie, et dont on pourrait dire qu'elles sont notre bien commun, pour ce qu'il en reste, jusqu' à ce qu'un gouvernement ne les brade au privé parce qu' elles ne rapportent pas assez, parce qu' elles ne remplissent plus assez leur rôle de vache-à-lait pour les combines grises et les acrobaties budgétaires. En attendant, chacun en profite : ce qui appartient à tous est pillable et corvéable à merci. Tu t'en navres, de voir tout ce commun qui se barre, dont, à droite et gauche, on s'est gobergé sans que t'aies pu moufter. Mais bon, c'est le levier.

Quand tu es dans le bon camp, with Marx on our side , faut pas ergoter ; ratiociner c'est reculer. Regarde autour de toi. On est pas seul. L'Europe, qui vote au petit bonheur la déchéance, sans élan, à cheval sur une tirelire qui fond, ces envies de se tirer, ce ralbol enfiévré, ce naufrage sans fond que nous partageons, à défaut de rêves… cette dérive cacochyme… L'Europe !… Comment, en vingt années, on a pu la saloper à ce point ? L'Europe fiche le camp, tu te cramponnes au tien.

Quand t'es dans le bon camp, l'intéressant c'est que tu peux te réjouir que certains de tes camarades puissent peut-être conserver leurs conditions de travail et que les horaires, le salaire, les conventions sociales puissent ne pas partir à vau-l'eau. Ça ne te concerne pas directo, même pas de loin, mais ça te fait du bien. Un peu comme les tout petits actionnaires qui se réjouissent que les gros s'en mettent plein les fouilles. Du bonheur par transfert.

Ce que tu vas d'ailleurs bientôt pouvoir continuer à faire avec les sportifs millionnaires de l'Euro, quand ton camp, celui que tu t'es choisi, avec un drapeau et des hymnes, remportera le match.

A défaut du reste.

PP