Les opinions peuvent évoluer quand les points de vue acceptent de se rencontrer. Se cramponner au midi qu'on voit à sa porte ne fait rien bouger. Si l'on croit –si l'on veut croire- à l'intelligence collective, il faut aventurer sa pensée vers celle des autres.

L'affrontement des points de vue mène à l'impasse. On ne voit pas le monde pareil.

Un papa qui fut ainé aura du mal à saisir le fonctionnement de son dernier-né. Un urbain peinera à voir le monde tel qu'on le perçoit d'une ferme isolée. Un dirigeant né dans la soie n'entendra que de très loin les problématiques de quelqu'un dont la survie fut le premier et principal souci. Un banquier ne comprendra pas qu'on ne veuille pas spéculer avec nos économies.

De même : un fonctionnaire ne comprendra jamais la problématique d'un intermittent du spectacle, même s'il l'étudie, s'il lit des dossiers, des témoignages, tout cela restera étranger à ses propres préoccupations et sa vision du monde. La réciproque est d'ailleurs vraie.

De même les leaders syndicaux ouvriers ont du mal à comprendre que leur arme favorite : la grève, n'ait qu'un intérêt limité pour les artistes concernés.

Plus généralement, les salariés ne peuvent comprendre les problématiques des précaires qui ont choisi cette précarité, ceux qui vivent avec toute leur vie et qui acceptent en outre de ne pas être payés pour tout le travail qu'ils peuvent effectuer. Incongruité ! Insensé ! Des tire-au-flanc sûrement.

Deux mondes qui ne se rencontrent pas. Jamais vraiment.

En tant qu'intermittent, ayant pour principal outil une petite compagnie, j'ai du mal à comprendre comment les journalistes qui étaient collectivement propriétaires du Monde ont accepté de vendre leur journal ailleurs, livrant ainsi leur indépendance aux bons vouloir de plusieurs magnats de la finance. Impossible à comprendre sauf si tu te dis que ce qu'ils ont cherché à maintenir c'est moins leur journal que leur niveau de vie qui était mis en danger par les difficultés financières du journal. Voilà un hiatus difficile à comprendre pour ceux qui, quand une difficulté se présente, réduisent la voilure de leurs propres émoluments pour que leur structure perdure.

De même un dirigeant connu pour la puissance de sa pensée et surtout l'énergie qu'il consacre à ses propres intérêts, ne peut même pas saisir ce qui se dit, ce qui se joue, à Nuit debout, que des gens puissent se réunir sans résultats tangibles, sans pognon à gagner, sans pouvoir à prendre, sans jetons de présence, lui échappe totalement et il n'y voit qu'une bêtise confondante.

Décidément, le gnagnagna mental nous gagne inexorablement…

De même tous ceux qu'on a formés pour vénérer les doctes, les grands artistes, les écrivains sacrés les « génies » (Ah ce culte du génie, quelle merde !) ont du mal à saisir que tous ces grands artistes qui sont passés à la postérité ont lutté, grenouillé pour se faire connaître, ont écrasé amis, concurrents quand il fallait le faire. Mis à part les reconnus posthumes qui ont servi à d'autres, toute célébrité implique une plus ou moins grande quantité de manœuvres et bassesses. Et ce n'est pas Voltaire qui me contestera.

C'est un peu ce qui se passe avec les Nuits Debout ; on observe que François Ruffin et Frédéric Lordon se font actuellement briller la cerise auprès des médias, porte-paroles cherchés par eux parce que faisant partie de la famille, et que leurs paroles, souvent pertinentes mais pas que, s'épanouissent dans des cadres beaucoup plus confortables que les deux minutes restreintes des nuitdeboutistes fervents. On observe de même qu'il y a dans ces Nuits Debout des gens fort différents, fêtards, militants,touristes …

Et alors ?

Le sentiment d'impuissance nous mine tellement. Exit l'espoir d'échapper au hachoir, de mater la finance, de se réinventer dans une république émancipée. Exit la croyance en une alternance républicaine. Bleus et rouges mêlés dans un gris cisaillant. Exit les extrêmes gauches si présentes en 68, il y a eu Pol Pot depuis, les Brigades Rouges, rêve devenu boucherie, le communisme aux orties, plus rien à attendre de ce côté-ci. Restent les impasses aigres et meurtrières nourries de crétinerie assistant toutes réjouies à l'agonie des idéologies. Restent tous ceux qui tentent qui se testent ou manipulent, les crapules et ceux qui osent réfléchir tout haut, activité à risque en ces temps où ce qui pousse le mieux c'est la paire de ciseaux. L'impuissance, l'absence de levier, qui ne laisse place qu'à la bile sur les réseaux sociaux... en sortir, l'urgence. Ce qui s'est réuni, qu'on n'entend presque pas sur les médias, ce sont aussi et avant tout les tenants libertaires de l'alternative, les activistes, les zadistes, les coopérateurs utopistes, les inventeurs opiniâtres de solutions nouvelles… Bon. Pas tous. Surtout plein d'insatisfaits qui cherchent un levier. Même de fumée.

Avec un ou plusieurs leviers, il ne nous restera qu'à dénicher le point d'Archimède pour tenter de faire basculer le monde …

On peut rêver. On doit rêver.

Cela dit. Est-ce dû à l'époque ? Au terme de plusieurs semaines de présence vibrante, on ne voit fleurir ni motion ni écrit qui puisse inscrire échanges et intelligence partagée dans une perspective ne serait-ce qu'esquissée… Abondance d'images mais ce qu'on lit ou entend ce sont surtout des commentaires. Pour du plus substantiel, on reste sur nos faims, avec des sentinelles campées dans leurs citadelles face au désert des Tartares, aux forces de l'ordre, aux gestions quotidiennes, à la nécessité de la durée… en attentant que la grande marée syndicale récupère tout ce petit monde pour un idéal de salariés épanouis et sécurisés ?

Pas sûr. Comme disait Dylan, les temps sont en train de changer... Et nos envies aussi.

   PP