Ça me turlupine.

   Vous les avez vus sur la Toile ? ces petits films de personnes toutes fiérotes de déchirer en public leur carte d'électeur « le vote c'est fini pour moi. Quelle liberté ! »  Vous les connaissez, vous aussi, ces individus intéressants, passionnants, engagés qui ne votent pas ou plus depuis parfois longtemps ? Moi j'ai toujours voté. Brave petit soldat. Avec des résultats en général décevants. On ne vote pas pour des projets, ni des lois, mais pour des personnes qui sont supposées les initier et mettre en branle mais qui régulièrement trahissent nos envies et nos convictions. C'est vrai que ça épuise, ce marché de dupes.
   Pouf pouf pouf !
   La démocratie représentative fonctionne assez bien dès lors que les citoyens se sentent concernés, sont actifs et unis par un idéal plus ou moins commun, ce qui fut le cas à la Libération ou à la naissance de la Vème république. En outre, la plupart des candidats de l'époque s'étaient construits dans la Résistance, les maquis, ils ne s'étaient pas contentés d'être des élèves appliqués dans la bonne filière à Sciences Po, Normal Sup' ou l'ENA. Leur légitimité n'était pas contestable.
   Même s'ils n'étaient pas tous des cadors, loin de là. Mais quand même.
   Or, dès lors que la démocratie directe consiste à choisir entre le bon élève nageant dans d'autres sphères, le militant professionnel, le carriériste et le démagogue clientéliste brossant dans le sens du poil, elle s'avère devenir le pire des pièges, parce que, chez nous, même si tu te trouves élu par une partie infime du corps électoral, tu te retrouves au pouvoir. Même si une majorité d'électeurs ne veulent pas de toi et l'expriment par vote blanc ou abstention. Parce qu'ils ne sont pas pris en compte tout simplement. A toi après de faire marcher le tam-tam médiatique pour créer l'illusion que tu représentes le pays.
   Escagassant
   Sauf que tu n'as pas vraiment le pouvoir, me dira-t-on. Il y a l'Europe, l'OMC, les lobbys financiers, professionnels et autres. Fatalement tu ne parviendras pas à mettre en branle ce que tu as annoncé, fatalement tu vas décevoir. A cela il existe un remède que nous connaissons bien : le bouc émissaire, le délinquant, l'émigrant, le type pas franc de couleur et d'origine, l' « Autre » en résumé, responsable de tout, qu'on va stigmatiser à outrance et contre lequel il faudra toujours proposer des lois plus répressives jusqu'à l'absurde. C'est dans le manuel du parfait petit démagogue et c'est ce dont nous avons eu une belle idée sous Sarko. Imaginez le bonheur que ça va être, à quelque échelon que ce soit, avec l'avenir qui nous pend au nez !
   Ça me taraude. Pas du tout envie.
   Ce qui pourrait m'amener à hurler : « arrêtez vos conneries ! » Votez au premier tour déjà.  Certes la palanquée des candidatures annoncées fait penser à une liste de demandeurs d'emploi au pôle éponyme, mais parmi ce fatras, il y a des perles, des vrais, des sincères, des novateurs, des associatifs, coopératifs, et peut-être l'esquisse d'un futur Syriza, d'un futur Podemos. Orpaillez, les amis, cherchez l'avenir, cherchez du neuf, votez utopique mais ne laissez pas votre silence être parlé par d'autres, traduit trahi détourné. Entre l'absence de soleil et la nuit, il y a une nuance d'importance. Gueulez mais ne baissez pas les bras.
   Une amie bien malade, cette démocratie, pas fiable, bourrée de défauts, irritante au possible, qu'on voudrait rajeunir, requinquer, embellir, mais pour laquelle on ne pourra rien si on la laisse mourir.
   Ça me déglingue, tiens.
   PP